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UNIS POUR L’ETERNITE

C’est une petite ville agréable dans le Jura. L’histoire en avait fait la capitale de l’Evêché de Bâle jusqu’à la révolution française. Porrentruy, après l’arrivée des troupes révolutionnaires, devint alors le chef-lieu d’un éphémère département, celui du Mont-Terrible, qui sera absorbé ensuite par le Haut-Rhin.

 

L’air était bien frais en cette journée du 30 brumaire de l’an XI.  Jean Louis Aimé Chappaz était assis sur un banc de l’église Saint-Pierre. Il assistait à l’office paroissial et paraissait perdu dans ses pensées. Il souffrait énormément d’avoir perdu sa chère épouse, il y a un mois déjà.

 

Cet homme était issu d’une famille estimable, dit-on, originaire de la commune de la Roche, près du Léman, non loin de Chambéry. Il naquit dans les états alors soumis au roi de Sardaigne et fut même à son service, grâce aux bontés d’un ministre et secrétaire d’état, ami de son frère, chapelain auprès du roi Victor-Amédée. L’année où fut proclamée la république en France, il prit pour épouse, Philiberte Chambon. Cet homme de loi vivait à Porrentruy depuis plusieurs mois, il y avait même acquis des biens, dont une maison en ville.

 

Il était peu communicatif, vivait discrètement avec sa tendre femme qu’il semblait chérir au-delà de la raison. Les voir se promener dans les rues de la ville était un ravissement. Il songeait que, chaque jour, cette union semblait marquée d’une nouvelle grâce. Il n’avait pas de mots pour exprimer cet attachement, cette fidélité, ces goûts qu’ils partageaient ensemble. Il disait qu’elle était une femme exemplaire, dont il avait tout lieu d’être fier, détestant la fainéantise, la paresse, l’oisiveté, aimant le travail et mettant chaque jour à profit, toujours dans la gaieté et avec une bonté d’âme hors du pareil.

 

Ils avaient la chance de pouvoir mener leur vie à leur guise, sans être dans le besoin. Jean Louis Aimé aurait pu continuer à occuper des postes importants, qui lui auraient procuré honneur et prospérité, mais il n’en avait plus l’envie. Lui et Philiberte n’aspiraient qu’à la frugalité et au contentement d’esprit, qui leur semblaient les plus grands biens dans leur vie. Ils vivaient avec satisfaction de leurs rentes, acquises dans le cadre de successions après les décès de leurs proches.

 

Ils vivaient heureux, jusqu’à ce jour où, il sembla à Jean Louis Aimé, que la foudre s’abattit sur l’unique objet de son cœur. Dans son journal, il avait écrit : « Ce jourd’huy, six septembre 1802, soit le 4 vendémiaire an onze, ma très chère amie est attaquée d’une violente maladie ! Je pâlie, je frissonne, la frayeur s’empare de tout mes sens, et je ne respire plus que en palpitant, conjurant le ciel éloigné, le suppliant par tout ce qu’il y a de plus saint et de plus sacré, de chasser cette maladie. ». L’idée qu’il puisse perdre celle qu’il n’avait jamais quitté un seul instant, lui paraissait intolérable. Son esprit s’égarait, il n’imaginait pas un seul moment que l’Etre Suprême puisse lui ravir son épouse ; il fut toujours dévot et respectueux, il en était sûr, elle ne quitterait pas ce monde fourbe et ingrat, elle demeurerait à ses côtés…

 

Pourtant le mal progressait ! Il luttait pour que le sort ne s’acharne. Ensemble, ils pensaient prendre le départ de leur misérable vie, dans la tranquillité de leur inviolable union. Philiberte s’est éteinte le 22 octobre, laissant son époux dans un indescriptible chagrin. Son corps tout entier hurlait sa douleur, il se sentait mutilé, et ressentait tant de douleurs calcinantes, qu’il ne pouvait se résoudre à laisser se consumer cet amour éternel.

 

C’est cet attachement à son aimée qui causa le désespoir qui s’emparait de lui. Les habitants de Porrentruy, le regardaient respectueusement, noyer son chagrin dans les cabarets et dépensant aussi son argent à faire la charité. Il se séparait de ses biens, s’occupait des pauvres et des indigents, mais prenait l’habitude de s’adonner à la boisson qui enivrait ses sens, troublait sa raison. Il proclamait, à qui voulait l’entendre, ses intentions de suicide. Chez lui, il s’adonnait à l’écriture, il griffonnait des vers, en mettant de l’ordre dans ses papiers. Ainsi, au bas de son extrait d’acte de mariage, il écrivit : « Celle qui m’épousant a ravi mes amours - Dans son tombeau sacré les gardera toujours. ». Il dressa l’inventaire de ses biens, rédigea sa confession, régla sa succession, et pris sa décision.

 

Lorsqu’il quitta l’église à l’issue de l’office, il savait qu’il allait la rejoindre. Il prit son temps pour tout mettre en ordre et le soir, il se rendit à nouveau à l’église pour les vêpres. Il terminait son acte de confession par ces vers : « Quel astre brillant et flatteur me fait ici entrevoir - Ma bien-aimée qui dans le haut des cieux - Et près de mon Dieu lui demande instamment - Son cher époux son très fidèle ami … J’y cours ! ». Quand il quitta la maison de Dieu, il se rendit hors de ville, dans l’église Saint-Germain pour se recommander au Très-Haut.

 

Un nommé Jean, natif de Chèvremont, près de Belfort, était agenouillé dans la chapelle dédiée à la Vierge, qui se trouve dans l’église. Il entendit un homme qui pénétra dans l’édifice et qui y fit une courte prière d’une voix languissante, sans en comprendre les mots, puis il l’entendit sortir. Au même moment, Marie Billieux, femme de Bernard Tièche, demeurant dans une maison située dans l’enclos du cimetière, sortit de chez elle pour se rendre chez son voisin, le citoyen Keller. Alors qu’elle tournait au coin du mur, elle perçut comme un violent coup de feu. Effrayée elle retourna chez elle précipitamment, se rendit à l’étage dans sa chambre et là, par la fenêtre, il lui sembla voir un homme étendu par terre, au coin du mur de l’église, du côté de midi. Elle descendit pour voir, alors que Jean, qui avait entendu la détonation, sortait de l’église. Jean Louis Aimé était étendu, sur le dos, la tête légèrement penchée sur le côté, le bras droit tendu, sa main gauche tenant encore le pistolet désarmé, le doigt crispé sur la gâchette, juste à côté de la tombe de son épouse.

 

Ce fut un homme d’une grande prestance, mesurant près d’un mètre quatre vingt, les cheveux châtains, des yeux bleus, le nez droit surmontant une bouche moyenne, le visage ovale terminé par un menton rond. Il était vêtu d’un habit gris, fermé sur la poitrine, un gilet rayé jaune et gris, un pantalon de drap verdâtre, une cravate blanche autour du cou et des bottes. Son chapeau rond gisait à ses pieds. Le mur contre lequel il s’était sans doute appuyé, était teint de quelques gouttes de son sang. Prêt de lui, un deuxième pistolet à deux balles, déchargé, qui n’avait pas fonctionné. Le maire, aussitôt prévenu, fit les premières constations et fit avertir la gendarmerie qui examina les lieux et le corps. Il fut constaté légalement le suicide, avec comme cause de la mort, un coup de pistolet porté dans la région temporale gauche. Toute autre recherche s’avérait inutile, l’autorisation fut donnée au maire de Porrentruy, de procéder à l’inhumation du corps.

 

Les autorités avaient trouvé sur le défunt un sac de cuir renfermant un portefeuille en maroquin rouge. Sur le cuir intérieur était écrit : « J. L. Chappaz Chambon ». A l’intérieur, le substitut du commissaire du gouvernement, trouva différents extraits de registres paroissiaux et des actes de l’état civil, un passeport, un acte de confession et les dernières volontés du malheureux. Il demandait d’envoyer tous ses papiers au maire de Chambéry, le citoyen Bataillard, afin qu’il les remette à la sœur de sa femme, mariée Perraux, qu’il institue comme héritière de tous ses biens. Il lègue une somme de trois mille huit cent livres à la ville de Chambéry, pour moitié aux pauvres de la commune et l’autre moitié à l’église paroissiale Saint-Léger de la dite ville. Il se confie aussi à Dieu et demande le pardon pour son geste. Il avait succombé sous le poids de ses souffrances et pouvait maintenant rejoindre Philiberte. Il avait écrit dans sa confession : « Je la suis avec cette épitaphe et elle m’attend avec impatience : Unis par l’amitié, jamais ils ne se séparèrent – Le même lien les réunit ».

 

Le sous-préfet de Porrentruy adressa un courrier au préfet du Haut-Rhin, signalant qu’il désapprouvait les conditions dans lesquelles, Jean Louis Aimé Chappaz, avait été inhumé, dans le cimetière commun, sans cercueil, dans le lieu où, généralement, on mettait les condamnés de justice. Il n’approuvait pas ces dispositions, mais le maire de Porrentruy, fit observer que tels étaient les usages et que ceci était conforme aux idées religieuses, dans le cas d’un suicide. A son tour, le dit préfet formula une requête auprès du ministre de la justice, afin qu’il puisse être dérogé à cet usage qui n’était point une loi.

 

Jean Louis Aimé et Philiberte pourront alors enfin être réunis.